Pierre Péan face aux rétractations d’Abdul Ruzibiza (1/2)

Longtemps, Pierre Péan fut l’oracle du juge Bruguière. Dès l’automne 2000, en avance sur son époque, il prédisait dans Le Vrai Papier Journal de Karl Zéro un cataclysme judiciaire émanant de la galerie Saint-Éloi, qui abrite les magistrats antiterroristes au Palais de justice de Paris. “On s’attend, dans son entourage, à le voir  [le juge Bruguière, nda] délivrer d’ici six mois un mandat d’arrêt international contre Kagame en personne” pour son rôle supposé dans l’attentat du 6 avril 1994. Ne nous appesantissons pas sur le fait que “l’entourage” du juge Bruguière ignorerait donc l’existence de l’immunité accordée aux chefs d’État, qui rendait pourtant illusoire la délivrance par la justice française d’un mandat d’arrêt à l’encontre d’un chef d’État étranger dans le cadre d’une affaire de cette nature. Mais arrêtons-nous un instant sur la fiabilité des principales prédictions du mage Péan.

1) Pierre Péan annonçait qu’un mandat d’arrêt serait délivré d’ici six mois. Or le juge Bruguière en a émis neuf. Précisément six ans et un mois plus tard.

2) Ce mandat d’arrêt international était censé viser – toujours selon “l’entourage”, cuisiné par Péan – le président rwandais Paul Kagame. Disposant apparemment de sources aussi fiables qu’une prothèse PIP, Péan, quant à lui, surenchérissait: “Tous les éléments que, de notre côté, nous avons pu recueillir, indiquent qu’il [Bruguière] pourrait lancer des mandats contre deux chefs d’État.” Deux pour le prix d’un! L’Ougandais Yoweri Museveni (on l’imagine) n’avait qu’à bien se tenir. Bruguière et Péan, lancés au triple galop, allaient faire de ces “empereurs tutsi-hima”, qui peuplent leur sommeil agité, les nouveaux Pinochet et Milosevic! En novembre 2006, au terme d’un teasing de six années assuré, alternativement, par Pierre Péan et Stephen Smith, des mandats d’arrêts internationaux allaient finalement être émis par le magistrat antiterroriste contre huit anciens officiers de l’Armée patriotique rwandaise, la branche armée du FPR à l’époque, ainsi que contre un neuvième homme inconnu au bataillon (le supposé tireur du premier missile sol-air, dont aucune pièce du dossier n’établit qu’il ait réellement existé). Mais pas le moindre chef d’État en vue. Même à la retraite.

3) Puisant, comme toujours, aux meilleures sources, Pierre Péan nous restituait, dans ce même article, le déroulement de l’attentat: Le commando se rend au lieu-dit La Ferme, situé à Masaka, une petite colline aux abords de l’aéroport de la capitale.” Douze ans plus tard, saisis par les deux magistrats en charge de l’instruction, plusieurs experts écarteront l’hypothèse Masaka. Parmi d’autres éléments, les témoignages auditifs et oculaires (totalement convergents) de plusieurs militaires belges et français résidant dans le camp militaire de Kanombe à cette époque l’excluent catégoriquement. À l’inverse, les experts établiront que les tireurs ont très probablement opéré depuis l’intérieur de ce camp.

Fin 2005, en ouverture de son livre Noires fureurs, blancs menteurs, Pierre Péan enfonçait le clou. Il décrivait l’attentat comme s’il en avait été le spectateur, avec pour unique source d’information, manifestement, les PV d’audition par le juge Bruguière du “transfuge” mythomane Abdul Ruzibiza et de son comparse – guère plus crédible – Aloys Ruyenzi.

Mais en novembre 2008, patatras: Ruzibiza rétracte la totalité de son récit sur l’attentat, imputant désormais la paternité de son “témoignage” aux services secrets français. Pierre Péan a beau afficher, dans la vidéo, un sourire impassible, il se retrouve orphelin. N’est-il pas le principal VRP de la thèse Bruguière? (À croire qu’il touche des royalties à chaque fois que la culpabilité de Paul Kagame dans l’attentat est évoquée par  quelque média ou ONG.) Bruguière est tout pour Péan. Et Ruzibiza est tout pour Bruguière. “Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé…”


©France 24, 22/11/2008, starring Sylvain Attal, Raphaël Glucksmann, Vincent Hugeux, Pierre Péan et Abdul Ruzibiza.

En 2010, nouvel annus horribilis pour Péan & Cie. Et tout est à nouveau de la faute d’Abdul Ruzibiza. D’un côté, une bonne nouvelle pour le biographe officiel de François Mitterrand. Après son premier virage à 180 degrés, l’ancien infirmier au sein de l’APR effectue un nouveau tête-à-queue. Devant le juge Trévidic, il revient à son témoignage initial (le FPR de Paul Kagame serait, selon lui, à l’origine de l’attentat). À un détail près…

Ce détail, c’est qu’Abdul Ruzibiza avait menti comme un arracheur de dents lors de ses précédentes auditions devant le juge Bruguière, devant le juge espagnol Merelles ou encore devant le TPIR. Dans ses premiers témoignages, il affirmait avoir assuré la protection rapprochée du commando chargé de l’attentat. Ce qui donnait à son récit un certain poids, puisqu’en s’accusant ainsi, il se retrouvait lui-même passible de la cour d’assises. Heureusement pour lui, le juge Bruguière a été magnanime. Il l’a entendu comme simple témoin, lui a proposé – prétend Ruzibiza – d’aller rejoindre les rangs des FDLR afin de renverser Paul Kagame puis lui a souhaité bonne chance pour sa demande d’asile en Norvège. Bref, rien que de très normal en matière de justice antiterroriste…

Mais lors de son audition par les juges Poux et Trévidic en 2010, Ruzibiza carbonise définitivement la thèse Bruguière. Il affirme n’avoir jamais été présent à Kigali pendant la période février-avril 1994. Il se trouvait en fait au nord du pays, à proximité du Ruhengeri. Il n’a jamais procédé aux repérages ni participé à l’opération elle-même. Il n’est que l’homme qui a vu l’homme qui a entendu parler de quelqu’un qui prétend que l’attentat est le fait du FPR.

Si on sait tout cela, c’est grâce au site de Marianne. Aligné depuis des lustres sur les positions de Péan, cet hebdo a pourtant cru bon de publier, le 27 septembre 2010, le fac-similé intégral de la déposition de Ruzibiza. Le seul problème, c’est qu’Alain Léauthier, qui signe l’article d’accompagnement, n’a semble-t-il rien compris à ce qu’il publiait.

“Le procès-verbal d’audition de Joshua Ruzibiza fait onze pages – nous reproduisons in extenso ci-dessous les dix premières pages en sus de la onzième déjà publiée –, dans lesquelles le défunt confirmait point par point ses précédentes déclarations sur l’implication de plusieurs hauts responsables du FPR.”

Point par point?

Lol ! comme on dit de nos jours.

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Une Réponse to “Pierre Péan face aux rétractations d’Abdul Ruzibiza (1/2)”

  1. Faustin Kagame Says:

    Ce qui étonne dans tout ça, c’est la facilité avec laquelle un juge et des journalistes (en mission commandée apparemment) parviennent à ridiculiser les institutions en France. Dans cette affaire, le fait que Bruguière ne soit pas poursuivi pour forfaiture avec ses montages qui fuient de toutes parts en dit beaucoup sur l’extrême fatigue du système démocratique au pays dit des Droits de l’homme.

    Seule l’Afrique mérite-t-elle des leçons de démocratie vraiment? Pendant des années, un chef d’état français – Jacques Chirac pour ne pas le nommer – s’est couvert de l’immunité de fonction au vu et au su de tout le monde pour échapper à la justice, ce qui lui a superbement réussi jusqu’au bout, avec en prime la compassion et la sollicitude générales pour son grand âge. Des nobles sentiments nullement ébranlés par les révélations télévisées d’un de ses émissaires sur le continent africain nommé Bourgui je crois, indiquant que c’est avec de l’argent donné de main à main par des présidents africains « amis » que Chirac finançait ses campagnes électorales depuis des lustres, de la même manière que Balladur le faisait grâce à des commissions prélevés sur les contrats de vente d’armes, de la même manière que Juppé etc, etc, etc…

    A qui pourrait-on acheter une voiture d’accasion en toute confiance dans la classe politique française finalement? Et qui peut croire un seul instant que ces gens auraient hésité à instrumentaliser « leur » justice pour se dédouaner d’avoir tout misé dans le conflit rwandais sur un régime « ami » qui aura perdu la guerre et clôturé son règne par un génocide, diabolisation des victimes à l’appui? Par chance le crime n’a pas été parfait.

    La « faute » à la résilience remarquable du peuple rwandais. KO debout à la sortie du génocide, le Rwanda a su puiser dans ses dernières ressources pour démonter les pièges un à un, reconstruire sa société et se faire respecter. C’est l’histoire de cet orphelin de mère obligé de supporter en silence l’acharnement haineux de la femme de son père, co-épouse jalouse de sa mère qui l’avait éliminée par le poison. Démonter les pièges, travailler sur soi, se renforcer sans crier gare. « IMINSI ISHIRA UBUTE ». Les temps sont patients.

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