Les missiles, le juge Bruguière et les Témoins-experts de Jéhovah

Au second plan, derrière le juge Bruguière, Filip Reyntjens, Stephen Smith et Bernard Lugan broutent son ordonnance de soit-communiqué…

Au soir du 10 janvier 2012, tandis que les médias français et internationaux assuraient un large écho aux conclusions de l’expertise remise aux juges français Nathalie Poux et Marc Trévidic au sujet de l’attentat commis le 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, la grande manip’ visant à incriminer le FPR de Paul Kagame dans cet attentat pouvait sembler totalement dégonflée.

En identifiant le camp militaire de Kanombe (alors tenu par l’armée gouvernementale hutu) comme le site de départ des deux missiles sol-air ayant entraîné l’explosion en vol du Falcon 50 présidentiel, les experts mandatés par la justice française rendaient caduque la piste FPR, qui postulait que les missiles avaient été tirés à une poignée de kilomètres de là, depuis la colline de Masaka, par un commando du FPR parvenu miraculeusement à s’y infiltrer.

C’était compter sans un groupuscule mystique composé d’aimables farfelus pour qui la thèse FPR dans l’attentat du 6 avril relève de la foi religieuse. Semblables aux Témoins de Jéhovah, ces prédicateurs infatigables vont de porte en porte, régurgitant en toute occasion leur liturgie. Pour eux, l’aéroport de Kigali en avril 1994 est une sorte d’Armageddon, lieu du combat final entre les forces du Bien (à leurs yeux, les génocidaires du Hutu Power et leurs alliés de la Coopération militaire française) et du Mal (les anglo-féodaux-monarchistes tutsi du FPR, venus réduire l’humanité en esclavage – et, accessoirement, mettre fin au génocide ). Pour eux, Paul Kagame est l’incarnation du Diable, et tous les drames et faillites de l’humanité lui sont imputables (depuis la destruction du Premier Temple de Jérusalem jusqu’au réchauffement climatique). Pour eux enfin, le juge Jean-Louis Bruguière est un messager divin.

— Comme vous pouvez le lire dans notre texte sacré, l’archange Abdul Ruzibiza était présent dans le dépôt de livres au moment où Paul Kagame a tiré sur le Président Kennedy…

Dès le matin du 11 janvier, dévoués à l’établissement du royaume du juge Bruguière sur terre, nos Témoins-experts de Jéhovah (TEJ) reprenaient leur bâton de pèlerin pour sonner de porte en porte, prêchant inlassablement la Kagamophobie et tentant de redonner quelque souffle de vie à la thèse FPR dans l’attentat du 6 avril 1994.

Leur première déception fut de trouver porte close dans la plupart des grands médias. Eux qui, la veille encore, étaient reçus comme le messie dans la plupart des rédactions, portant en sautoir leur titre autoproclamé de “spécialistes du Rwanda” ou de “témoins-experts près le TPIR” (Tribunal pénal international pour le Rwanda), se retrouvaient désormais traités comme les adeptes un peu illuminés d’une secte négationniste de 3e Division. Leur première réaction fut la colère. Une colère noire comme l’Apocalypse – qui ne manquerait pas de survenir, annonçaient-ils, si Paul Kagame n’était pas jeté aussitôt dans un cul de basse fosse pour l’assassinat d’Habyarimana.

Filip Reyntjens (short rouge) terrassant l’expert acousticien du rapport Trévidic…

Le 31 janvier,  profitant sans doute d’un moment d’inattention des vigiles à l’entrée du quotidien, Filip Reyntjens parvenait à faire publier par lemonde.fr une tribune intitulée: “Attentat de Kigali: « la vérité a gagné »?” En tentant de semer la confusion dans les esprits au sujet des conclusions du rapport d’expertise, le but du juriste anversois était probablement de faire oublier la somme considérable de sornettes qu’il a disséminées impunément pendant 17 ans à propos de l’attentat du 6 avril 1994.

“Quant aux missiles utilisés [dans l’attentat], le rapport d’expertise conclut, par un processus d’élimination, à la probabilité qu’il s’est agi de SA16 d’origine soviétique, écrivait notamment Filip Reyntjens, avant d’affirmer queles anciennes FAR ne possédaient pas de missiles sol-air (elles avaient en vain tenté d’en acquérir), alors que le FPR s’en était servi pendant la guerre.”

À Kigali, on le connaît sous le sobriquet de “Bécassine”. Le TEJ Bernard Lugan en est convaincu: Paul Kagame a assassiné le Président Habyarimana dans le petit salon de Masaka, avec le chandelier…

Une quinzaine de jours plus tôt, l’universitaire d’extrême droite Bernard Lugan, lui aussi très attaché à imposer, au mépris des faits, la thèse d’une culpabilité du FPR dans l’attentat, avait défendu le même type d’argumentation sur son blog, n’hésitant pas à aligner dans la même phrase deux flagrantes contrevérités:

“Le 6 avril 1994 vers 20h 30, alors qu’il allait atterrir à Kigali, l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana fut abattu par deux missiles portables SAM 16 dont les numéros de série étaient respectivement 04-87-04814 et 04-87-04835 ; or, comme cela a été établi devant le TPIR, l’armée rwandaise ne disposait pas de tels missiles.”

En premier lieu, la pseudo-identification des missiles ayant servi dans l’attentat relève d’une grossière manipulation orchestré par les génocidaires eux-mêmes, et nul, si ce n’est le juge Bruguière et ses apôtres, ne la considère comme une donnée incontestable. En 1998, la Mission parlementaire française présidée par Paul Quilès l’avait explicitement dénoncée comme telle dans son rapport.

Mais la fausse information qui nous intéresse le plus est la seconde, qui postule “comme cela a été établi devant le TPIR” (ce qui n’est pas le cas, mais les TEJ ont une fâcheuse tendance à entendre des voix), que l’armée rwandaise ne disposait pas de tels missiles.

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Bernard Lugan a été, comme  André Guichaoua et Filip Reyntjens (qui a fini par rendre son tablier), témoin-expert de Jéhovah près le TPIR. Sauf que lui était cité par la défense (donc par les génocidaires) et non par le procureur du Tribunal. Concernant l’attentat, la principale légitimité de Bernard Lugan est d’avoir promené son fusil, à l’époque où il résidait au Rwanda, dans la zone bordant le camp de Kanombe, d’où auraient été tirés les missiles

“À mon époque […], c’était un vaste espace en partie clôturé par deux rangs de barbelés souvent détendus, ouvert vers Masaka sur des friches et des taillis. J’y ai chassé la perdrix sur ses limites hautes vers la colline Masaka, et la bécassine  dans  le vallon séparant la colline Kanombe de celle de Masaka.”

Pour Me Philippe Meilhac, avocat d’Agathe Habyarimana, si les ex-FAR disposaient de missiles sol-air, c’était avant tout par mesure de prévention contre la malaria, pour abattre les moustiques…

Me Philippe Meilhac, l’avocat d’Agathe Habyarimana, est sur la même longueur d’ondes que Bernard Lugan. Selon sa lecture de l’expertise Poux-Trévidic, confiée à Marianne en janvier dernier, les projectiles ayant abattu l’avion seraient des “missiles de conception soviétique qui nécessitaient, ainsi que nous l’ont dit les experts, une formation technique très précise qui n’a jamais été assurée auprès d’aucun élément de l’armée rwandaise”.


Au Monde, Me Meilhac livrait une analyse semblable:

Les SA-16 sont faciles à transporter et on les tire à l’épaule, mais leur maniement requiert une grande expertise que ne possédait personne au sein des FAR.”

Un autre apôtre du juge Bruguière, le mystérieux universitaire “Quentin Rolland”, est lui aussi convaincu que l’expertise Trévidic renforce la thèse Bruguière sur l’identification de l’arme du crime. Présenté par la Fondation Jean Jaurès (un “think tank” satellite du Parti socialiste français qui héberge l’ensemble de ses contributions) comme un “chercheur spécialiste des Grands Lacs”, “Quentin Rolland”, en réalité, n’existe pas davantage que le Père Noël. Ce nom n’est qu’un pseudonyme. (Nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain billet.)

Pour l’heure, intéressons-nous à ce qu’écrit l’ami Quentin (il ne m’en voudra pas de ma familiarité, je pense, puisqu’il n’existe pas) dans un texte publié en avril 2012 dans les Notes de la Fondation Jean Jaurès:

“Par ailleurs, selon les experts, la nature des missiles utilisés désigne probablement, par élimination, une arme de fabrication soviétique – ce qui confirme, et n’infirme pas cette fois, cet élément de la thèse du juge Bruguière. Sur ce point, là encore, l’hypothèse d’une opération du FPR reste ouverte, ceci en raison des liens étroits qu’entretenait alors la rébellion avec l’Ouganda […] dont l’armée disposait de tels missiles. En revanche, l’armée rwandaise n’en disposait en principe pas – en tout cas, le contraire n’a jamais pu être prouvé, singulièrement devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda – et n’avait donc pu former des personnels à leur maniement.”

On le voit: les noms changent mais les adeptes de notre petite secte mouline en boucle le même catéchisme. En cette religion, la Bible est une ordonnance de soit-communiqué rédigée le 17 novembre 2006 depuis la bien nommée galerie Saint-Eloi du Palais de justice de Paris. Mais manifestement, dans ce texte sacré inspiré par quelque divinité antiterroriste, le bon Jean-Louis Bruguière a mis sa jugeote à l’envers:

Le bon Jean-Louis Bruguière/a mis sa jugeote à l’envers…

“ […] Que s’agissant des FAR, il a pu être établi qu’elles étaient mal équipées et peu entraînées, au contraire de l’APR, et que son (sic) armement lourd était sous contrôle de la Minuar.

Qu’au surplus, elles [les FAR] ne disposaient que de faibles moyens anti-aériens et n’avaient pas de missile;

Qu’en revanche, les investigations entreprises ont établi que l’APR disposait de missiles sol-air de type SAM 14 et SAM 16. […]

Que par ailleurs, le lieutenant-colonel Grégoire de Saint-Quentin, en poste à la mission de coopération française au Rwanda du 11 août 1993 au 12 avril 1994 […], mentionnait qu’à sa connaissance, aucun militaire des Forces armées rwandaises (FAR) n’avait jamais été entraîné au maniement des missiles sol-air et que ceux-ci [sic] n’en étaient pas dotées, au contraire de l’APR, qui en possédait.

Qu’ainsi, il résulte des éléments de l’enquête que les FAR ne possédaient pas dans leur armement de missiles sol-air mais étaient seulement dotées d’armes anti-aériennes classiques (mitrailleuses et canons anti-aériens), ce qui ressort de l’inventaire de l’armement lourd ou collectif confié à la garde de la Minuar, dans lequel n’apparaît aucun missile sol-air.”

Etc.

On pourrait aussi citer l’ancien journaliste à Libération puis au Monde Stephen Smith:

“Il faudrait donc croire que, dans une armée ne disposant pas de ce type de matériel, un groupe de conjurés se serait procuré cet armement, et se serait entraîné avec en toute discrétion, pour tuer son commandant en chef suprême, qui résidait en son sein et que ses galonnés fréquentaient au quotidien.”

Ou encore le colonel de gendarmerie Michel Robardey, qui fut conseiller technique “police judiciaire” auprès du gouvernement rwandais entre septembre 1990 et septembre 1993:

“L’expertise balistique conclut que les missiles utilisés sont des SA16, confortant ainsi un point essentiel de l’instruction Bruguière, qui a établi que:

Les FAR ne possédaient pas de SA 16;

– Aucun militaire des FAR n’avait reçu la formation indispensable au maniement de ces armes ;

– Le FPR possédait des SA 16 et s’en servait fort bien depuis le 6 octobre 90, ayant abattu un avion de reconnaissance et un hélicoptère armé en approche tactique, ce qui est autrement plus difficile que d’abattre un avion civil en vol rectiligne […].”

Arrêtons-nous là! Et venons-en aux faits. Les vrais. Ceux que l’on peut sourcer, recouper, vérifier.

Ces faits, les voici. Selon une inspection conduite en 1994 par les officiers de renseignement de la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda), l’arsenal des FAR à la date du 6 avril 1994 comprenait bien des missiles sol-air. D’un côté, “un nombre indéterminé de missiles sol-air de type SA-7”. De l’autre “15 missiles sol-air Mistral”. Le contenu du document qui prouve cet état de fait est révélé aujourd’hui par la journaliste britannique Linda Melvern dans Libération.

Cela signifie au moins quatre choses:

Extrait du rapport de l’ONU mentionnant la possession de missiles sol-air par les ex-FAR. (ADA = Air Defence Artillery)

1) que la petite bande de témoins-experts de Jéhovah accrochés à l’ordonnance Bruguière comme des naufragés à leur radeau sont définitivement carbonisés, à l’instar de merguez oubliées durablement sur un barbecue;

2) qu’à la date du 6 avril 1994, les ex-FAR disposaient de missiles sol-air en quantité et savaient forcément s’en servir;

3) que la France doit aujourd’hui s’expliquer sur la façon dont les ex-FAR ont pu se procurer ces missiles, puisque la première autorisation officielle d’exportation des Mistral date, selon le rapport Trévidic, de 1996.

4) qu’il est de plus en plus certain que l’attentat a été commis par les FAR, et non par le FPR.

Comme le dit un proverbe rwandais, “la vérité passe à travers le feu sans se brûler”. Contrairement à la désinformation…

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Une Réponse to “Les missiles, le juge Bruguière et les Témoins-experts de Jéhovah”

  1. I WAS THERE - [A ] [WOZ] [DEYA] Says:

    Reblogged this on I WAS THERE and commented:
    A lire, drôle et très bien écrit!!

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